Mensonge et procédure de vérité

|

Ceci est la continuation de la discussion suscitée par l’article de Willy Kabwe dans Le Potentiel du 22 novembre 2008. Le commentaire que j’en avais fait avait fait remarquer par le Prof. Ernest Wamba dia Wamba que la question n’est pas tant la vérité en soi. Ce dont il est question c’est la fidélité à la vérité advenue lors d’un événement—comme, par exemple, le génocide, à partir duquel on s’engage à ne jamais permettre que cela ne se produise jamais ; de s’engager à appuyer la résistance à l’esclavage jusqu’à la victoire, celle-ci étant la vérité de cette résistance comme événement. Si l’événement est de tout faire, à travers des vrais dialogues de réconciliation, pour que ne surgissent plus jamais de rébellions au Congo, on trouverait certainement des gens qui engagés dans un tel processus de vérité. Est-ce que Obasanjo serait engagé au point d’aller à la rencontre, avec fidélité, vers les Congolais déjà engagés ? De noter que tous ceux qui ont été nommés sont, d’une façon ou d’une autre engagés dans une vérité issue d’un événement spécifique.

Pauline Wynter a aussi posé des questions d’éclaircissement quant à ce qu’il faut entendre par événement. A ceci j’ajouterais qu’il y a une grande différence entre processus de vérité (p.ex. vérité et réconciliation en Afrique du Sud lors de la fin de l’apartheid) et procédure de vérité (p.ex. comme l’entend Alain Badiou, voir http://www.entretemps.asso.fr/Badiou/Ethique.htm)

1--- Le contexte courant en RDC, et surtout son urgence a amené à la surface des questions qui continuent sans solutions, mais avant tout, qui dévoile le fonctionnement d’un gouvernement dont les membres (la plupart) semblent plus préoccupés de rester au pouvoir et de s’enrichir, malgré l’évidente pauvreté de la majorité de la population, malgré les appels de cette même majorité pour que soient résolus, en priorité, les problèmes qui les affectent ;

2--- Ceux qui sont au pouvoir ne semblent avoir aucune idée de la direction que devrait suivre le pays ni de comment et pourquoi le pays se retrouve si mal-en-point. C’est comme si les ancêtres et tous ceux qui ont donné leur vie l’ont fait en vain. En d’autres mots c’est comme si, au niveau de la direction du pays, le sens de l’histoire avait complètement disparu.

3--- Le point ci-dessus expliquerait, en partie, l’engouement des gens pour la mission d’Obasanjo, pour les institutions comme l’ONU, l’UE, bref pour des institutions/personnalités de la prétendue communauté internationale comme porteuse automatique, idéale de la solution.

Oui, certainement que les gens nommés dans le texte précédent adhéraient/adhèrent à une fidélité d’un événement surgi d’une vérité. Faire en sorte que l’humanité en solidarité sorte victorieuse contrairement à ceux qui font de l’humanitarisme le terme de référence, résultat de la charité. Ces derniers font tout pour que cette charité serve leurs intérêts en premier lieu. En voyant les déplacés/en train d’être déplacées, les violées/en voie, en instance d’être violées, les tués/en sursis d’être tuées, j’ai dit que ces scènes rappellent des images identiques venant du fin fond de notre histoire. A chacun de décider de la profondeur à laquelle elles/ils sont prêts (e) s à se rendre. Prenons l’exemple de Kimpa Vita (Dona Beatriz), pour illustrer comme elle résiste contre l’esclavage ET contre le Roi du Kongo ET contre l’Eglise catholique représentée par des missionnaires capucins italiens. Une telle personne ne devrait-elle pas être honorée d’un monument informant tout visiteur de la signification de sa résistance comme événement ?

La plupart des Congolais ne sont pas informés de son existence, même si d’autres le sont très bien au point de se référer à elle comme de la Jeanne d’Arc congolaise. Certains sont allés jusqu’à exiger sa canonisation par l’Eglise Catholique. Il n’est point nécessaire ici de détailler sa biographie. Entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe elle s’éleva contre la chasse aux esclaves et signala au roi du Kongo que sa participation dans cette industrie était inacceptable. Disant qu’elle avait été inspirée par Saint Antoine dont elle avait eu une vision, un mouvement connu sous le nom de Saint Antonin se forma autour d’elle. Socialement, Kimpa Vita était issue des milieux proches de la cour. Comment, pourquoi et par quelle vérité a-t-elle été poussée à combattre l’esclavage ? Les missionnaires catholiques firent de la vision de Saint Antoine et de l’interprétation que Kimpa Vita en fit pour l’accuser d’hérésie, bien que, pour elle, la question principale était de mettre fin à un crime contre l’humanité. Pour elle, les Congolais et les Africains, qui étaient pourchassés par les négriers et/ou leurs agents intermédiaires, étaient membres à part entière de l’humanité et comme tels, devaient être défendus à fond. Oui, il est permis de penser que Kimpa Vita ait vu l’industrie esclavagiste comme un crime contre l’humanité. Un terme, nous disent les descendants des « découvreurs », qui ne fut découvert qu’après la Seconde Guerre Mondiale.

N’ayant pas laissé de témoignage écrit si ce n’est ce qui nous a été transmis par ses détracteurs, missionnaires italiens capucins qui l’accusèrent d’hérésie, nous ne saurons sans doute jamais, factuellement parlant, ce qui la motiva de maintenir sa résistance contre la Traite Négrière. Il n’est pas exagéré de présumer qu’elle parlait pour beaucoup de gens quand elle parlait contre l’esclavage, par fidélité à l’humanité, pas seulement pour l’humanité Congolaise ou Africaine.

La tragédie en RCD, en Afrique et au-delà, est la tendance de continuer à traiter l’esclavage comme un de ces épisodes malheureux qui est arrivé à l’Afrique et sur lequel il ne faut pas trop s’apitoyer (voir notamment le discours du Président Sarkozy à Dakar). L’énormité de l’impact de l’esclavage sur l’Afrique et le reste de l’humanité est encore très loin d’être connue. En grande partie à cause de la soumission à la mentalité dominante. Cette dernière a tout fait et continue de tout faire pour minimiser l’impact et les conséquences à long terme d’un traumatisme incommensurable aux effets physiques et psychiques. C’est cette ignorance active et passive, alliée à des incitations délibérées de nier et/ou d’oublier, qui alimente la tragédie en court et comment les gens s’y rapportent. La réalité n’est pas seulement ce que l’on perçoit. La réalité est bien celle-là, mais aussi le processus qui, au long des siècles, a lentement mais sûrement modifié la conscience de l’humanité. Contrairement à ce qui a suivi la 2ème Guerre Mondiale où il y a eu une prise de conscience de ce qui venant de se passer, en ce qui concerne l’esclavage, suivi de la colonisation, il y a eu bel et bien refus de prendre conscience. (À ce propos voir le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, aujourd’hui encore brûlant d’actualité). En long comme en large, cette réalité non dite, dit haut et fort : traitez les Africains comme des cas humanitaires et non pas comme faisant partie de l’humanité. En fait, en termes de priorité, nous venons de voir que les banques et les institutions financières, dont certaines ont leurs racines dans l’industrie esclavagiste, seront considérées comme humanité pendant que l’Afrique continue d’être l’objet d’institutions spécialisées dans les actions humanitaires et dont la vocation est de collecter des fonds à cet effet. Les banques DOIVENT être sauvées. Aux Africains, aux pauvres, il sera permis de mourir lentement. Ceci n’est-elle pas une forme déguisée d’euthanasie ? Ou bien, ce qui revient au même, serait-ce que nous sommes en train d’assister aux signes avant coureurs de la disparition de l’humanité ?

Grâce aux travaux de Louis Sala-Molins (LSM), Les misères des lumières et Le Code noir, nous savons, dans le détail comment la France a légiféré l’esclavage, le traffic et le traitement des esclaves. Comme le dit LSM, de 1685 jusqu’en 1848, le Code noir fut l’ouvrage de référence (une espèce de bible) en ce qui concerne le traitement des esclaves, comment les regarder, comment penser leur situation. Selon LSM, la France a planifié un génocide (si l’on se réfère à la définition de la Convention contre le Génocide passée par les Nations Unies en 1948). LSM va plus loin. Il souligne que l’orgueil de l’histoire intellectuelle de la France, les philosophes des Lumières, étaient au fait de l’esclavage, du sort réservé aux Africains, mais qu’en ce qui les concernaient, les Africains ne faisaient pas partie de l’humanité. La toute grande majorité de l’intellectualité Africaine s’est abreuvée aux Lumières en pensant qu’il s’agissait d’un grand succès de l’humanité quand, comme le montre LSM, il faudrait, du point de l’Afrique et, donc de l’humanité entière, les considérer comme un des moments les plus sombres. Comme l’humanitarisme, plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, les Lumières se signalent par des aspirations progressives de l’humanité, tout en niant d’autres, en vue de promouvoir/satisfaire un mode de vie réussi –pour une minorité-- justement grâce à la négation d’une autre partie de l’humanité.

Par son travail LSM illustre comment, lui aussi s’est attaché à la fidélité de la vérité qui dit que l’humanité est une et qu’il n’y a pas d’exception. Cette vérité qui affirme l’humanité de tous les Africains, sans exception, n’est pas encore advenue. C’est la fidélité à cette affirmation qui amènera l’événement des Africains considérés et traités comme humanité. Il ne s’agit pas seulement d’une bataille philosophique, il s’agit d’une lutte politique qui va au cœur de la manière dont la mentalité dominante d’aujourd’hui a été façonnée. Et, faut-il l’ajouter, la hauteur de l’engagement exigé pour aboutir au renversement de cette mentalité.

(à suivre)
Jacques Depelchin
le 3 décembre 2008